( Exclusif - Marc Pigeon -
Le Journal de Montréal ) -
Cette escapade, ils la planifiaient depuis longtemps. Ce devait être leur premier voyage en amoureux. Mais le bonheur a vite tourné au cauchemar lorsque le couple s'est retrouvé en détresse dans une mer déchaînée, en pleine nuit, au pied de dangereux récifs.
Voyage au coeur d'une incroyable opération de sauvetage
À peine arrivée en Jamaïque, Katryne nage dans la mer. Mais la situation est loin d'être rêvée pour la jeune femme de 25 ans. Alors qu'elle et son copain Éric immortalisent en photos ces vagues spectaculaires, Katryne est happée par une énorme vague puis est aspirée au bas d'une falaise de huit mètres.
«Va chercher de l'aide, Éric!», hurle-telle, paniquée, entre deux gorgées d'eau.
Katryne tente de demeurer confiante: Éric va sûrement trouver une façon de la tirer de là, pense-t-elle, malgré l'obscurité totale, l'heure tardive et l'absence d'autres touristes dans les parages.
Éric s'agite, se prend la tête. Il ne sait où aller, ni que faire, seul devant la tragédie.
Ce qui devait être un voyage de rêve en sol jamaïcain pour ces amoureux semble vouloir tourner au cauchemar.
Éric et Katryne s'étaient préparés à ce moment depuis longtemps. Éric répétait qu'il s'en allait à Negril voir les plus beaux couchers de soleil du monde.
En mettant les pieds hors de l'avion, ce 12 décembre dernier, la chaleur et l'odeur du Sud les remplissent de bonheur. Pourtant, des mauvais signes laissent croire qu'ils n'auraient pas dû se trouver là.
L'autobus devant les mener à l'hôtel les abandonne en chemin ; ils n'obtiennent pas la chambre à laquelle ils s'attendaient; Katryne a oublié les bas de ses bikinis à la maison.
Qu'à cela ne tienne, Katryne enfile sa robe soleil bleu turquoise et accompagne Éric sur la grande place, une aire surélevée où se trouvent des chaises longues et des parasols, et où une forte vague viendra l'entraîner dans la mer démontée.
Affolé devant la détresse de son amoureuse plongée dans l'eau, Éric tente de diriger Katryne vers l'échelle repérée sur le dépliant publicitaire de l'hôtel. Mais dans la vraie vie, l'échelle n'y est pas.
Pour Katryne, il apparaît de plus en plus clair qu'Éric va sauter à son tour. La catastrophe, pense-t-elle. Qui va alors pouvoir les sortir de l'eau? Qui va se rendre compte qu'ils sont dans l'eau, dans la noirceur de la tempête?
— Saute pas Éric!, hurle Katryne. Va chercher de l'aide! Va chercher de l'aide!
— Je peux pas te laisser là! répète-t-il, désemparé.
Vraisemblablement incapable d'abandonner son amoureuse seule dans les eaux tumultueuses, Éric s'élance dans le vide. Tous deux se retrouvent à l'eau, chahutés par la force des vagues.
Éric tente de localiser son amoureuse: «Kat! Kat!»
Éric parvient à rejoindre sa belle Katryne. Il s'accroche à elle. Elle cale. Elle lui fait comprendre que s'il s'accroche ainsi à elle, tous deux vont mourir. Éric s'éloigne.
Katryne examine les vagues et décide qu'à la prochaine, elle s'élancera et tentera de s'accrocher à un rocher. Mais c'est peine perdue: un tourbillon la ramène sans cesse sous l'eau.
«Là, j'ai compris qu'on allait mourir», se souvient Katryne.
Éric ne cesse de crier «Kat! Kat! Kat!»
Quelques secondes avant de sombrer, Éric lui indique qu'il n'en peut plus, qu'il est à bout de force. En entendant un dernier «Kat!» englouti, et en apercevant ses mains s'enfoncer sous l'eau, Katryne comprend que c'en est fini pour lui. Elle ne reverra plus Éric. Son amour. Celui qui voulait être son sauveur. Son héros pour toujours.
Où sont les bouées?
Omid Kiamanesh a bien de la difficulté à s'endormir. Le vacarme des vagues frappant le récif l'en empêche. Le vacancier venu de Vancouver lit un bouquin, étendu dans son lit près de sa copine Marianne Vidler, lorsqu'un cri le sort de son histoire.
«Il y a quelqu'un dans l'eau!», croit-il entendre.
Il enfile short et sandales et sort sur le balcon, au même moment que des vacanciers voisins venus de la Floride. Omid et Marianne remarquent Paul, un employé de l'hôtel, criant au bord de la falaise. Il montre du doigt un endroit de la mer, où tous aperçoivent la tête de Katryne entrant et sortant de l'eau, criant son désespoir.
Au sol, une caméra jetable, seul indice de ce qui s'est produit. Des voisins sortent, et reconnaissent avoir entendu ces cris depuis environ une heure, croyant qu'ils provenaient d'un couple s'adonnant à des activités sexuelles.
Les deux touristes de la Floride se risquent jusqu'au bord de la falaise, pieds nus, au péril de leur vie. Les vagues se cassent sur la falaise et les aspergent d'eau.
Ils tentent d'atteindre Katryne en lançant une corde, tout en espérant que quelqu'un apporte enfin une bouée de sauvetage. Mais aucune bouée ne se trouve sur le site.
Au même moment, Marianne tente de joindre l'ambassade canadienne à Ottawa, espérant qu'un bateau de recherche et de sauvetage pourra être envoyé. Aucuns des numéros à sa disposition ne fonctionnent.
La direction de l'hôtel prend contact avec la garde côtière, mais leur bateau le plus près est à Kingston, à l'autre bout de l'île. Puis, la direction de l'hôtel refuse de demander l'aide des hôtels voisins, qui possèdent pourtant des bateaux.
Trente minutes après le début du branle-bas, la police arrive. Deux hommes, carabine automatique en main... mais sans bouée.
Pour Omid et Marianne, il devient de plus en plus évident qu'aucune recherche en mer ne sera prise en charge par les autorités jamaïcaines.
Seule au monde
Sa jolie robe donne du fil à retordre à Katryne. Au coeur de la houle, elle éprouve de la difficulté à se mouvoir. Elle parvient enfin à retirer son vêtement.
Les vagues tirent tantôt Katryne vers le fond, tantôt la lancent contre les récifs, tantôt la ramènent vers le large.
Seule au monde sans son Éric, Katryne survit comme elle peut, en pleine noirceur, ignorant si ses cris ont été entendus.
«Je gardais toutes mes énergies pour respirer», se souvient Katryne.
Sans ses verres correcteurs, elle n'y voit rien. Le sel de la mer brûle ses yeux. Quand elle voit des récifs, juste avant de les heurter, elle se met en boule et serre les dents.
Pendant près de trois heures, elle sera ainsi balancée au gré des vagues. Dans l'obscurité de la nuit, Katryne voit enfin une lueur d'espoir quand elle aperçoit la lumière de quelques bateaux. Mais il s'agit d'hallucinations. La lueur n'est en fait qu'un mirage. Jamais un bateau ne s'est approché.
Enfin du secours
De son côté, Paul a enfin trouvé une bouée de sauvetage. Pas facile pour les Floridiens d'atteindre Katryne. Soudainement, la bouée lancée dans le bon angle tombe tout près d'elle.
Katryne ignore toujours que des gens la suivent dans sa dérive et tentent de la sauver depuis déjà plusieurs minutes quand elle aperçoit la bouée, tout près d'elle.
«Hein? Une bouée?», pense-t-elle, incrédule. Enfin, des gens savent qu'elle est là et tentent de la tirer de cette mauvaise situation.
Katryne s'est solidement agrippée à la bouée; les Floridiens tirent sur la corde.
«Ils me lèvent, me lèvent», se souvient celle qui se heurtait contre les récifs. Puis, c'est la catastrophe! La corde se rompt, laissant Katryne à elle-même.
«Là, c'est fini pour moi, pense-t-elle. C'était ma seule chance.»
Katryne se met à dériver, seule, dans les ténèbres de cette mer sinistre.
«On ne pouvait que regarder la fille dériver lentement, se souvient Marianne. C'était un sentiment d'impuissance terrible...»
«Venez me chercher!»
Twain, Wayne et Jubal se préparent à faire la fête, au milieu de nulle part. Un feu de camp et un petit joint de mari étaient au programme pour ces trois Jamaïquains, avant qu'ils entendent à leur tour les cris de détresse de Katryne, venant de la mer.
«Je vais me noyer! S'il vous plaît, venez me chercher! Je vous en supplie!», crie-t-elle dès qu'elle les aperçoit.
Malgré la fureur de la mer, le trio saute à l'eau.Munis de quatre cordes, au péril de leur vie, ils se portent à sa rescousse.
«Ils ont sauté comme des vrais Tarzans», se souvient Katryne.
Elle ne sait trop comment, mais elle se retrouve nue sur la grève, vomissant de l'eau comme jamais.
«J'ai dû insister et leur expliquer qu'il était trop tard pour Éric, qu'il ne valait plus la peine de risquer leur vie une autre fois», dit Katryne.
Les Jamaïquains l'installent sur une chaise de plage et s'assurent qu'elle demeure consciente. Pour camoufler sa nudité, ils remettent à Katryne un t-shirt noir. Katryne est pâle; elle tremble et crie de rage d'avoir ainsi perdu son amour.
Arrivant sur les lieux à la hâte, Omid, Marianne, Paul et les touristes floridiens se réjouissent de voir Katryne sauve. Ils réalisent toutefois qu'elle a besoin d'une aide médicale d'urgence. Chacun s'agrippe à la chaise et trans-porte la naufragée jusqu'à la route, où une ambulance s'amène.
Lorsque Marianne demande à Katryne si elle souhaite être accompagnée à l'hôpital, celle-ci ne peut dire non. Omid passe à sa chambre, récupère argent et passe-port et monte dans l'ambulance à son tour.
Alors que les ambulanciers s'apprêtent à refermer les portes, les Jamaïcains s'approchent et tendent un bout de papier.
Leurs noms et numéros de téléphone y sont inscrits, accompagnés d'une petite phrase dont Katryne se souviendra toujours: «Friends for life.»
Publié par : Marcel Charland
à 09:14:37
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